En France, la loi impose une gratification obligatoire pour les stages de plus de deux mois, mais des milliers de stagiaires continuent d’occuper des postes non rémunérés chaque année, souvent sous couvert de conventions spécifiques ou d’exceptions institutionnelles. Certaines structures éducatives et associatives contournent la règle, profitant d’un flou juridique persistant.
Cette réalité alimente des inégalités d’accès à l’expérience professionnelle et impacte durablement l’insertion sur le marché du travail. Le phénomène soulève des interrogations sur la valeur accordée aux compétences des étudiants et la responsabilité des employeurs dans l’accompagnement des jeunes vers l’emploi.
Pourquoi tant de stages non rémunérés existent encore aujourd’hui ?
Les stages non rémunérés semblent s’accrocher au paysage professionnel, malgré la réglementation renforcée en France depuis plus d’une décennie. Plusieurs raisons se mêlent et expliquent cette persistance. Le secteur public, les associations et nombre de PME évoquent le manque de ressources pour justifier l’absence de rémunération. Du côté des grandes entreprises, le phénomène a nettement reculé, mais subsiste parfois sous des formes plus discrètes.
Le rôle des universités est loin d’être anodin. Beaucoup de cursus imposent un stage, mais la durée légale reste souvent juste en dessous du seuil déclenchant la gratification obligatoire. Résultat : certains employeurs profitent de cette faille. Pour l’étudiant, la pression est réelle. Sur un marché de l’emploi compétitif, la mention « stage » sur le CV devient incontournable, même si la rémunération n’est pas au rendez-vous. Faute de véritable alternative, beaucoup cèdent, quitte à travailler gratuitement pour décrocher une première ligne d’expérience.
Voici les principaux leviers qui entretiennent ce système :
- Manque de moyens dans le secteur public et associatif
- Utilisation de la durée légale inférieure à deux mois pour éviter la gratification
- Concurrence exacerbée entre étudiants, qui affaiblit toute marge de négociation
Au Canada, le tableau n’est guère plus reluisant. Selon les provinces, les stages non rémunérés sont encore courants, en particulier dans les milieux créatifs ou humanitaires. Pour les universités, placer leurs étudiants en entreprise prime souvent sur la question de la rémunération. L’équilibre est précaire : la valorisation du stage reste forte dans le cursus, mais le nombre de postes réels, lui, plafonne. Cette mécanique entretient un système où l’étudiant paie parfois de sa poche le prix de son insertion professionnelle.
Comprendre la réglementation : ce que dit la loi sur la gratification des stagiaires
En France, la question de la rémunération des stagiaires ne laisse plus place à l’improvisation. Depuis 2015, toute convention de stage de plus de deux mois, consécutifs ou non, chez un même employeur, ouvre droit à une gratification minimale, actuellement fixée à 4,05 euros de l’heure. La durée s’apprécie à l’échelle de l’année universitaire, ce qui évite les découpages de stages courts pour échapper à l’obligation.
Objectif affiché : protéger les stagiaires contre les dérives, garantir une expérience formatrice et prévenir toute substitution déguisée à un emploi salarié. L’entreprise ne peut confier à un stagiaire des tâches identiques à celles d’un salarié classique. Le cadre légal prévoit aussi un accompagnement pédagogique, une évaluation structurée et la signature d’une convention tripartite avec l’étudiant, l’organisme d’accueil et l’établissement de formation.
Les principaux axes de cette réglementation peuvent être résumés ainsi :
- Durée maximale de six mois par année universitaire
- Gratification obligatoire dès le seuil de deux mois franchi
- Encadrement formalisé et missions précises
Au Québec, les règles varient. La gratification n’a rien d’automatique, sauf pour certains stages assimilés à un emploi ou d’une certaine durée. Le débat sur l’égalité de traitement entre provinces s’intensifie, chacun cherchant la formule la plus juste pour les stagiaires. L’absence d’un cadre fédéral laisse le champ libre à une mosaïque de pratiques, créant des écarts d’un secteur à l’autre, d’un campus à l’autre. La rémunération des stages reste ainsi un sujet brûlant dans la sphère étudiante.
Stagiaire non payé : quels impacts concrets sur l’égalité des chances et l’insertion professionnelle ?
Accepter un stage non rémunéré, c’est souvent se heurter à une barrière invisible mais redoutable. Pour les étudiants dont la famille ne peut pas combler l’absence de revenu, la porte se referme d’emblée. Pourtant, l’accès à une expérience professionnelle est souvent la clé pour valider un diplôme ou accéder aux meilleures offres sur le marché du travail. Cette mécanique crée une sélection silencieuse, où seuls ceux qui peuvent se permettre de travailler gratuitement avancent, les autres restent sur le bas-côté.
L’impact ne s’arrête pas là. Les jeunes issus de milieux populaires sont les premiers touchés, mais les femmes aussi subissent la pression, notamment dans les domaines social, culturel ou éducatif où les stages non rémunérés restent monnaie courante. D’après le Centre d’études et de recherches sur les qualifications, elles acceptent plus fréquemment ces conditions, ce qui accroît leur exposition à la précarité lors de l’entrée sur le marché du travail.
Un rapide tour d’horizon des principaux obstacles :
- Accès limité ou inégal aux expériences professionnelles
- Risque de pérennisation des écarts socio-économiques
- Difficultés accrues pour les femmes et les étudiants étrangers
L’accompagnement proposé par les universités varie fortement d’un établissement à l’autre. Certains mettent en place des aides ou des dispositifs de soutien, mais l’accès reste très inégal selon les filières. Outre-Atlantique, la situation n’est guère différente : dans plusieurs provinces canadiennes, la majorité des stages en entreprise ne sont pas rémunérés, ce qui freine la diversité et limite la mobilité sociale. Pour beaucoup, la première expérience professionnelle devient un privilège réservé à ceux qui peuvent se permettre d’attendre le premier salaire.
Vers une prise de conscience collective : repenser la place du stage dans le monde du travail
Le débat sur la rémunération des stagiaires dépasse aujourd’hui le cadre de l’université et s’invite dans les entreprises, qu’elles soient françaises ou canadiennes. Les acteurs publics comme privés commencent à mesurer le coût social d’un modèle qui, sous couvert de formation, restreint l’accès à l’expérience professionnelle pour une grande partie de la jeunesse. Les universités, elles aussi, s’interrogent sur le sens réel d’un stage non rémunéré dans un environnement où le marché du travail réclame toujours plus d’expérience.
Face à cette situation, des mouvements étudiants, des syndicats et des associations professionnelles multiplient les appels pour une reconnaissance réelle du travail fourni durant les stages. Plusieurs universités testent la création de fonds mutualisés pour offrir une compensation financière, et certains employeurs s’engagent à généraliser la pratique des stages rémunérés. Les lignes commencent à bouger.
Quelques tendances se dessinent à travers ces initiatives :
- Adoption de chartes internes sur la rémunération des stages
- Renforcement du dialogue entre établissements d’éducation et acteurs de l’emploi
- Changement progressif des mentalités, notamment dans le secteur privé
Le défi reste entier : trouver un équilibre entre une expérience formatrice qui ne rime plus avec précarité, et la nécessité de garantir à tous un accès équitable au stage de travail. Sur le terrain, des initiatives locales émergent, dessinant les contours d’un nouveau modèle : plus juste, plus ouvert, et plus exigeant pour chacun. L’enjeu ? Que chaque étudiant, partout, puisse transformer son stage en véritable tremplin, et non en impasse. Voilà le pari à relever pour la prochaine génération.


